Pourquoi un colloque sur les violences faites aux enfants ?

Le calvaire de la petite Marina ou celui de la petite Tiphaine, battues jusqu’à la mort par leurs parents, le martyre du petit Lorenzo retrouvé mort de soif et de faim dans un appartement jonché d’excréments de chien où sa maman vivante était anéantie par la drogue,  l’affaire des bébés congelés ou celle des nouveau-nés retrouvés dans des sacs-poubelles, la découverte de deux petits garçons battus et sous alimentés, vivant dans une cave sans eau ni lumière ni couverture, la tragédie des deux enfants noyés par leur mère dans une baignoire ou celle des deux enfants égorgés par leur père, autant d’histoires horribles rapportées depuis quelques années et ces derniers mois encore par les médias et qui relatent le sort effroyable d’enfants, victimes de la violence, généralement infligée par des adultes, souvent leurs propres parents. Il ne faut pas se tromper sur la nature et la fréquence de ces événements : en effet, les violences faites aux enfants ne sont pas une simple juxtaposition de faits divers, insoutenables et révoltants pour tous mais souvent bien vite oubliés. Ils constituent en réalité un véritable phénomène de société et un problème grave de santé publique. Aujourd’hui en France, selon des estimations sérieuses, près de deux enfants mourraient  chaque jour de violences infligées par des adultes.

Selon une acception large mais justifiée des violences faites aux enfants (qui doit englober toutes les situations qui ne permettent pas à un enfant de s’épanouir et de devenir un adulte responsable et bien inséré socialement parce qu’on n’a pas satisfait ses besoins élémentaires physiques, affectifs et éducatifs), il y a en France, comme dans d’autres pays comparables par leur niveau de développement socio-économique, sans doute 10 % des enfants qui sont victimes de violences physiques, d’agressions sexuelles, de négligences graves, d’abandon affectif, d’humiliations, d’insultes… A long terme, ces enfants devenus adultes, seront atteints de problèmes de santé physique et mentale et seront inaptes à nouer des relations sociales et affectives normales, quand ils ne répèteront pas sur leurs propres enfants les comportements qu’ils ont subis dans leur enfance.

Dans notre pays, d’autres problématiques de la santé de l’enfant ont été reconnues comme prioritaires et ont fait l’objet de politiques énergiques et évaluées qui se sont révélées efficaces. Celles qui ont permis par exemple la décroissance spectaculaire de la mortalité infantile, notamment du fait de la chute vertigineuse du nombre annuel de morts subites du nourrisson (1400 cas en 1990 ; 250 en 2009) ou de la mortalité par accidents domestiques chez le jeune enfant et par suicide chez les adolescents. Pourquoi ? Parce qu’il y a eu de nombreux plans périnatalité et suicide, que la mort subite a fait l’objet d’une information massive sur le couchage des bébés et que la sécurité domestique a été abordée dans de nombreuses campagnes très médiatisées et a bénéficié d’une surveillance active par la Commission de la sécurité des consommateurs.

Rien d’équivalent n’a été tenté contre les mauvais traitements envers les enfants. Pourquoi ? Parce que les définitions ne sont pas consensuelles ? Parce que le phénomène dans sa globalité est difficile à appréhender et à mesurer ? Parce que la protection des enfants entraîne nécessairement une intrusion dans la sphère privée et une remise en cause du dogme de la famille naturellement bonne ? Ou parce que la violence envers des êtres faibles est un phénomène si dérangeant qu’il doit rester tabou et que l’atrocité des sévices infligés à des enfants est si difficile  même à concevoir qu’elle est chassée de l’imaginaire individuel et  collectif  pour aboutir finalement à un déni de réalité. A fortiori quand les victimes sont sans voix , y compris au sens électoral du terme.

Comment expliquer la sous-estimation des violences faites aux enfants ? Les causes en sont multiples et notamment l’insuffisance des investigations médicales ou médico-légales et les carences dans la prévention (dès la période périnatale), dans le repérage des enfants victimes (à l’école, dans les consultations d’urgence, dans le cabinet du médecin libéral) et dans le signalement, notamment par les médecins qui ne seraient à l’origine que de 5 % des signalements alors même que tous les enfants maltraités passent un jour ou l’autre par le système de santé. Ces lacunes sont elles-mêmes liées à une formation souvent insuffisante, ou inadaptée , des divers professionnels qui œuvrent au développement des enfants.

Enfin, il existe aussi des dysfonctionnements dans la prise en charge et, malgré le cadre proposé par la loi de 2007 réformant la protection de l’enfance, d’importantes disparités géographiques et un vrai manque d’évaluation, relevés dans le rapport de la Cour des comptes d’octobre 2009, perdurent de même qu’un cloisonnement professionnel qui entrave  l’évaluation et le suivi des enfants en danger.

Ce sont ces constats qui ont conduit le sénateur André Vallini, entouré d’un comité scientifique présidé par Anne Tursz, pédiatre, épidémiologiste, directeur de recherche à l’Inserm, à organiser une manifestation qui a pour but d’aboutir à une prise de conscience collective mais aussi à des mesures concrètes, de court  comme de long terme, qui seront proposées aux pouvoirs publics.

Ce sera l’objet d’un colloque national qui se tiendra le vendredi 14 juin 2013 au Sénat sous le haut patronage de Monsieur Jean-Pierre Bel, Président du Sénat, sous la présidence d’honneur et en présence de Madame Valérie Trierweiler, et avec la participation de plusieurs membres du Gouvernement.

Le comité de pilotage scientifique du colloque autour du Sénateur André Vallini

– Diogo Alves de Oliveira, interne en pédopsychiatrie, Lille
– Sylvain Barbier Sainte Marie, Vice-Procureur, Responsable de la section des mineurs, Parquet de Paris
– Clara Brenot, collaboratrice parlementaire d’AndréVallini, secrétaire du comité d’organisation du colloque
– Guillaume Bronsard, pédopsychiatre, Marseille
– Stéphane Césari, directeur général adjoint des services   du Conseil Général de l’Isère
– Jon Cook, anthropologue médical
– Judith Dulioust, médecin de santé publique, responsable de la cellule santé de l’ASE de Paris
– Amélie Girerd, collaboratrice parlementaire d’AndréVallini, chargée des relations publiques  pour le colloque
– Monique Limon, directrice de l’insertion et de la famille, au Conseil Général de l’Isère
– Jean-François Michard, médecin légiste, actuellement à Uppsala, Suède
– Fabienne Quiriau, directrice de la CNAPE
– Céline Raphaël, interne de médecine générale, auteur de « La démesure »
– Caroline Rey, pédiatre, médecin légiste etvictimologue, AP-HP
– Claude Rougeron, médecin généraliste, professeur d’éthique médicale
– Daniel Rousseau, pédopsychiatre en libéral et dans un foyer de l’Enfance, Angers
– Nadège Séverac, sociologue consultante spécialisée sur les violences intra-familiales
– Anne Tursz, pédiatre, épidémiologiste, directeur de recherche émérite à l’Inserm, présidente du comité
– Roselyne Venot, commandant de police, conseillère sécurité auprès du recteur de l’Académie de Versailles

10 réponses à “Pourquoi un colloque sur les violences faites aux enfants ?

  1. Après le procès contre l’état où les Institutions ont été reconnues innocentes de tout dysfonctionnement alors qu’il est avéré que ce sont leurs manquements qui ont permis ce meurtre… je ne crois plus en rien……même pas à une quelconque avancée dans la conscience que Marina et tous ces petits enfants victimes de la barbarie, de la négligence, de l’indifférence auraient du être sauvés.

  2. Ne pourrait-on pas, à l’instar de celui des droits de la Femme, céer un ministère des droits de l’Enfant ? Car la violence faîte aux enfants est une atteint grave à l’ensemble de leurs droits, contenus dans la CIDE que l’Etat Français a ratifiée.

    Jacques Mercier
    bénévole au mouvement « copain du monde » (Secours populaire français) dont l’objectif est d’impliquer les enfants dans la défense de leurs droits.

  3. Je me retrouve bien dans ces quelques lignes publiées sur votre présentation « Pourquoi un colloque sur les violences faites aux enfants ? »

    Je vous confirme que le paragraphe commençant par « Selon une acception large mais justifiée des violences faites aux enfants… » et finissant par « quand ils ne répéteront pas sur leurs propres enfants les comportements qu’ils ont subis dans leur enfance. » est très juste.

    Je souhaite apporter ma pierre à l’édifice. J’ai été suivi par un pédopsychiatre de l’Aide Sociale à l’Enfance,de surcroît professeur d’université, de l’âge de 15 ans à 20 ans. Ce dernier est resté impassible devant mon calvaire quotidien. Plus tard j’ai réalisé que je lui avais servi d’objet d’étude en lisant son travail sur Internet.

    Aussi, j’ai constaté que d’autres psychiatres abordaient ma situation avec ce même déni comme si le problème c’était moi, mon ressentiment, bien que j’étais factuelle.

    Sortir un enfant de la maltraitance demande le courage de prendre des initiatives. Ce n’est pas bras et jambes croisés pendant ½ heure une fois par semaine écoutant le récit de sa semaine de calvaire que le pédopsychiatre protège un enfant et que l’avenir de ce dernier va s’améliorer.

    La toute première solution aurait été de dire « oui, ce que vous vivez n’est pas normal »Là, la normalité aurait changé de champ. Je n’aurai pas était la râleuse qui n’est jamais contente de son sort. Et mes parents n’auraient pas eu un assentiment tacite de leurs actes.

    La deuxième aurait été de « prendre en charge » mes parents et de leurs rappeler la loi.

    La troisième solution aurait était de me soutenir et de m’aider dans mes démarches et de m’aider à trouver des solutions des conséquences de ma maltraitance : phobies et problèmes alimentaires.

    En soit rien de compliqué, un peu d’humanité et de courage de la part du pédopsychiatre, auraient changé ma vie. Cette inertie s’appelle de la complicité, et de la violence faite à un enfant. J’ai aujourd’hui 43 ans.

    • Bonsoir, j’ai été très touchée par votre témoignage, et en tant que psychologue pour enfants ayant exercé ces 6 dernières années en PMI, il me semble que ce que vous a fait subir ce pédopsychiatre en n’intervenant pas « à la source » et en ne reconnaissant pas votre souffrance de manière explicite, constitue également une violence à l’égard de l’enfant maltraité en vous. Il est possible cependant qu’il faille un temps avant pouvoir en dire quelque chose, de la violence subie. Je trouve également vos propositions tout à fait pertinentes
      et parmi celle -ci la question de la « prise en charge des parents » qui bien souvent, font porter à leur enfant une maltraitance ils ont été eux-mêmes victimes (physique ou psychique ; la violence psychique n’est pas moins destructrice que la violence physique mais elle est moins visible, donc plus difficile à détecter) et dont ils n’ont pu se dégager avant de devenir parent. Cette prise en charge relève du dispositif de « prévention » dont les P.M.I (qui se rendent dans les écoles notamment), les pédiatres, les assistantes sociales… font partie. Celui suppose des moyens financiers qui, n’étant pas « rémunérateurs » à court terme, sont loin d’être suffisants, ils sont même en baisse (crise oblige…). J’ai moi-même cessé d’intervenir en P.M.I, mon salaire ne me permettant pas d’en « vivre »…Le gouvernement actuel ne sera, selon moi, pas plus à même que le précédent de suppléer au manque cruel de moyens (et donc de professionnels de qualité sur le terrain) pour alimenter ces réseaux et dispositifs de prévention, reléguant à la sphère « citoyenne » et associative la responsabilité d’en assumer la charge… Bon courage dans votre cheminement, j’espère sincèrement que vous avez trouvé depuis, des « oreilles » qui ont su vous entendre. Joëlle

  4. « il y a en France, comme dans d’autres pays comparables par leur niveau de développement socio-économique, sans doute 10 % des enfants qui sont victimes de violences physiques, d’agressions sexuelles, de négligences graves, d’abandon affectif, d’humiliations, d’insultes… »
    Pourquoi ne parler que des c »as extrêmes » ? En France, 80 à 90% des enfants subissent des « violences éducatives ordinaires ». « Plus de la moitié des parents frappent leurs enfants avant l’âge de 2 ans, et les trois quarts avant l’âge de 5 ans.
    Claques, fessées, hurlements, brutalités, ces violences éducatives ordinaires de
    parents convaincus que ce moyen éducatif aide à grandir sont les seules encore
    tolérées dans notre société. Elles sont banalisées, voire défendues, par une majorité
    d’adultes, qui les justifient, car, les ayant eux-mêmes subies, ils sont persuadés
    qu’elles leur ont été bénéfiques ! En effet, un facteur essentiel à la reproduction,
    d’une génération à l’autre, de ces violences éducatives est le fait d’en avoir été soi-même victime, puisqu’« on est avant tout parent avec l’enfant qu’on a été », comme le dit la psychologue Marie-Christine Marion.
    Or, ces violences sont non seulement inefficaces mais aussi néfastes pour la santé de
    certains enfants. Leur répétition, à l’origine d’une imprégnation importante et
    durable par les hormones de stress, peut perturber le développement cérébral,
    l’affectivité, la relation avec les parents, entraîner des pathologies, et, avec
    l’avancée en âge, une perte de confiance et d’estime de soi. »

  5. « C’est par une sorte d’aveuglement volontaire que nous continuons à nier les effets nocifs des punitions corporelles et des humiliations infligées aux enfants. Les preuves scientifiques de la nocivité de ces traitements se sont multipliées ces dernières années, mais nous continuons à penser que frapper les enfants est indispensable à leur éducation. »
    Source : http://www.fondation-enfance.org/fileadmin/users/fondation/FE_COMMUNICATION_LA_GIFLE_DOSSIER_PRESSE_REVU_VD_sstel.pdf

  6. J’espère que dans votre colloque vous parlerez de la « violence éducative ordinaire », car les cas de maltraitance que vous citez au début de ce texte ne sont « que » la partie visible de l’iceberg. On ne peut justifier aucune forme de violence, c’est toujours un échec. La « maltraitance grave », commence par de « petites claques, gifles » puis c’est l’escalade.

  7. Je souhaite très vivement que « colloqueviolencesenfants » saisissent toute la portée du commentaire d’Amandine Chialva .
    Je suis certain qu’une action qui ne viserait que les maltraitances telles qu’elles sont reconnues (10ù des enfants), n’aurait que très peu d’effets.

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